Citations

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« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

vendredi 10 août 2012

"Ici", "Jérusalem plomb durci" et "J'ai soif"


Trois événements culturels israéliens ont suscité la controverse. Les deux premiers sont promus par la problématique ambassade d'Israël en France, notamment via son e-zine Coolturël. La  galerie Michel Rein a présenté l’exposition Ici, politique et problématique dont la commissaire est Marie Shek : six vidéos d’artistes israéliens sur « l’espace ». Le festival d'Avignon a présenté deux spectacles controversés : Jérusalem plomb durci et J'ai soif.

L'actualité culturelle israélienne en France est dense cet été. Et parfois, on le regrette.

Là-bas et Ici
Marie Shek a conçu deux expositions « en parallèle » : Là-bas, à la Maison européenne de la photographie (6 juin-15 juillet 2012) et Ici à la galerie Michel Rein (5 juin-28 juillet 2012). Paradoxe : Ici vise à « montrer des « ailleurs » construits par les artistes ».

Dans ces deux espaces, il s’agit de montrer des vidéos d’artistes israéliens : Nira Peleg (67 Bows, 2006), Sigalit Landau (Azkelon, 2011), Nir Evron (A Free Moment, 2011), Rona Yefman (Pippi Longstocking, 2008), Yael Bartana (Trembling Time, 2001), Talya Keinan (Last Watch, 2010), Tom Pnini (Volcano Demo, 2009), Daniel Landau (Not Very Nice People, 2010), Tamir Zadok (Gaza Canal, 2010) à la MEP ; Maayan Amir & Ruti Sela, Joseph Dadoune (Ofakim), Nir Evron, Raafat Hattab (Bidun), Nira Pereg (G-spotting), Public Movement créé par Omer Krieger et Dana Yahalomi en 2006 (Promotional Video) à la galerie Michel Rein.

On peine à comprendre le choix des vidéos dans l’une ou l’autre exposition.

Quant à l’art, il est souvent occulté ou teinté par un parti pris politique partial.

Qu’un artiste engage politiquement sa création, pourquoi pas ! Mais ce qui gêne dans l’exposition Ici est l’écart entre les visées de l’exposition – « s’interroger sur cette fonction hétéropologique de l’art en lui donnant accès à ces lieux qui expriment une contestation à la fois mythique et réelle de tous les espaces et particulièrement de celui dans lequel nous vivons » - et la réalité : des messages aberrants, et parfois choquants.

Exemples. Joseph Dadoune s’intéresse à Ofakim, ville fondée dans le désert, en voie de désindustrialisation et touchée par le chômage. Dans Ofakim, il « travaille sur le rêve de cette jeunesse abandonnée : dix adolescents dans une procession macabre transportent un missile de l’usine « Of-Ar » (lieu d’un projet architectural de réhabilitation d’une ancienne usine de textile en centre culturel) vers Gaza, d’où il sera lancé ». De jeunes Israéliens livrent aux terroristes Gazaouis les missiles destinés à tuer des Israéliens !? Ils se punissent mortellement pour des problèmes économiques !?

« Dans Bidun (sans titre), Raafat Hattab, un artiste arabe israélien se met en scène en train d’arroser un olivier, de cueillir ses fruits et de prendre soin du carré de terre au milieu duquel il est planté. Une bande-son accompagne cette activité paisible et reprend une chanson libanaise dont le refrain est : je quitte cette place. Lorsque la caméra s’éloigne, le spectateur réalise que l’arbre entretenu est au milieu de la place Yitzhak Rabin à Tel-Aviv, lieu hautement symbolique puisqu’il s’agit de l’ancienne place des rois où le premier ministre israélien fut assassiné en 1995 lors d’une manifestation pour la paix. Raafat Hattab veut continuer à entretenir l’arbre, symbole de son exil sous le regard indifférent des autres habitants ». Selon le blog Lunettes rouges, « la figure de l'homme s'évanouit, devient un fantôme, un 'présent-absent', un exilé, un épuré ». Raafat Hattab, un exilé ? Non, ce jeune artiste a la nationalité israélienne et vit en Israël. Tel-Aviv est une ville créée par les Juifs sionistes sur du sable. Quant au symbole de l’olivier, il est instrumentalisé à des fins propagandistes : faire perdurer le statut de réfugié palestinien de générations en générations, stigmatiser l’indifférence des Israéliens, détruire l’Etat d’Israël pour mettre fin à son « exil ».

N’y a-t-il aucun vidéaste pour s’intéresser à d’autres thématiques : les victimes du terrorisme islamiste, les Israéliens déracinés de la bande de Gaza, l’exode d’environ un million de Juifs contraints de fuir les pays arabes ou/et musulmans, etc. ?

De manière surprenante, cette exposition est soutenue par la Fondation Entreprise Ricard et promue, comme celle du MEP, par l’ambassade d’Israël en France. De nombreux artistes israéliens n’ayant pas l’heur d’être cités par cette ambassade, on peut s’interroger sur les critères de sélection de manifestations artistiques par cette représentation diplomatique problématique.

J'ai interrogé la Ville de Paris et la MEP sur la légalité de soutenir par des fonds publics cette exposition partiale Là-bas et sur la nécessité de respecter le principe de neutralité d'un service public culturel.

J'ai également contacté la Fondation Entreprise Ricard et la galerie Michel Rein.

Jérusalem plomb durci
Adossée à l'e-zine Coolturël, la newsletter culturelle de cette ambassade en juillet 2012 s’avère un festival : le West-Eastern Diwan Orchestra créé par Daniel Barenboïm et Edward Saïd à Versailles, les expositions de ces vidéastes israéliens à Paris, Amos Gitaï à Arles, ainsi que Ruth Rosenthal et Xavier Klaine pour Jérusalem plomb durci à Avignon.

Présentation de Jérusalem plomb durci : en 2009 et 2010, à Jérusalem, Ruth Rosenthal et Xavier Klaine « ont récolté des images et des sons en parcourant célébrations mémorielles et nationales, afin de donner leur vision de la société israélienne et témoigner de « sa fuite en avant ».

Une « dictature émotionnelle » dont Jérusalem plomb durci, performance de théâtre documentaire, démonte les mécanismes » (sic).

Notons que Jérusalem plomb durci est un spectacle d'une heure conçu par Winter Family, "artistes associés au 104 (Cent quatre), établissement culturel de la Ville de Paris" et dont la tournée inclut la France et l'Allemagne.

Le 27 juillet 2012, le Dr. Shimon Samuels, le directeur des relations internationales du Centre Simon Wiesenthal (CSW), Richard Odier, président du (CSW)-France, ont écrit à Aurélie Filippetti, ministre française de la Culture. Ils ont exprimé « les graves inquiétudes des adhérents français de notre Centre devant l'utilisation du prestigieux Festival d'Avignon 2012 comme une plateforme pour la délégitimisation de l'État d'Israël et comme un catalyseur de haine à l'encontre des Juifs de France à qui l'État hébreu est cher ».

Et de préciser : « Le 16 juillet, au cours du spectacle multimedia Jérusalem - Plomb Durci une série de résolutions des Nations unies (depuis 1952) rendant Israël responsable de tous les maux du Moyen-Orient et au-delà, le présentant en outre comme une entité illégale et délinquante fut méthodiquement et délibérément projetée. Aucune mention ne fut faite du terrorisme et des agressions dont Israël est victime depuis sa fondation ainsi que ses citoyens et la diaspora Juive. Aucune mention non plus des auteurs et des porteurs de ces résolutions de l'ONU : Kaddafi, Assad père et fils et d'autres dictateurs dont les pays président et dirigent le Comité des droits de l'Homme et d'autres agences de l'ONU.

Le CSW a ajouté : « Le Festival d'Avignon, ses parrains et ses mécènes - principalement votre Ministère - ont soutenu, cet été, un déchaînement de haine qui, selon la 'Définition de travail de l'Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne' est un facteur contribuant à l'antisémitisme. En effet, il est ironique de constater qu'à Avignon, une ville dont la culture bénéficie largement de sa communauté juive depuis le Moyen-âge, on viole les mesures prises par le Conseil de l'Europe contre la discrimination ethnique, religieuse et nationale. Jérusalem –Plomb Durci conforte, en outre, la judéophobie de ceux pour qui le terroriste Mohammed Mera est une icône et qui encourage des atrocités telles que celle de Toulouse ».

Le CSW a exhorté la Ministre, « à condamner aujourd'hui publiquement la présentation de Jérusalem - Plomb Durci au Festival d'Avignon, de lancer une enquête sur les responsables et de prendre les mesures disciplinaires appropriées en les privant, si une telle programmation est prévue pour le Festival d'Avignon 2013, de toute subvention gouvernementale. De telles mesures seraient dans l'esprit de l'engagement pris par le Président Hollande cette semaine, au cours des commémorations qui marquèrent le 70e anniversaire de la Rafle du Vel d'Hiv, de lutter « avec la plus grande détermination » contre l'antisémitisme. De telles mesures aideraient nos adhérents à décider de leur éventuelle participation ou contribution au Festival ».

Le 6 août 2012, le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA) a écrit au Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et au ministre israélien des Affaires étrangers Avigdor Lieberman à propos de Jérusalem plomb durci (du "7 au 28 juillet 2012" à Avignon).

Le BNVC a attiré l'attention sur les agissements d'Israéliens qui agissent « de manière machiavélique au détriment d’une minorité Juive qui subit l’antisémitisme par la propagande pro palestinienne sous la houlette d’Israéliens ».

Et d'ajouter :
« Nous ne pouvons plus supporter que les intellectuels israéliens et certains universitaires, viennent régler leur comptes politiques en France sur le dos des Juifs... [et] au détriment d’une communauté installée en France depuis des siècles...

Nous vous saisissons afin d’intervenir pour mettre un terme à de tels agissements. Nous vous demandons d’enquêter pour savoir si des fonds israéliens ont subventionné cette pièce et de prendre des mesures qui s’imposent par la loi... Nous vous demandons d’ordonner aux représentants officiels d’Israël en France d’être réactifs et de protester contre de tels comportements. On ne voudrait pas avoir la triste tâche d’agir auprès des tribunaux contre des Israéliens ".

Ce spectacle a presque occulté un autre spectable controversé, J'ai soif.

J'ai soif
En 2012, le festival off d'Avignon a aussi présenté J'ai soif, un spectable du Théâtre du Balcon jugé "pernicieux" par Guila Clara Kessous, artiste de l'UNESCO pour la paix, comédienne et essayiste, sur Judaïques FM, le 26 juillet 2012.

Monté par le théâtre du Balcon dirigé par Serge Barbuscia, ce spectacle mêle des citations de Si c'était un homme de Primo Levi, livre célèbre évoquant l'univers concentrationnaire nazi et la Shoah, et l'interprétation par la pianiste Susanna Tiertant des Sept dernières paroles du Christ en croix de Joseph Haydn.

Dès 2010, la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme) avait alerté sur les dangers de dérive de ce genre de spectacle.

Réactions israéliennes
Pour des artistes israéliens, une carrière internationale couronnée d'éventuels prix est-elle conditionnée par la réalisation d'œuvres politiquement contestataires, au discours ancré à gauche, voire gauchiste et avec le soutien public, israélien, français ou de tout autre pays ? Le ministère israélien va-t-il réagir à cette promotion numérique ?

Selon Haaretz (15 août 2012) le ministère israélien des Affaires étrangères a mis à jour son Guide des réseaux sociaux destiné à ses représentations diplomatiques dans le monde. à la suite de tweets et messages sur Facebook publiés par des diplomates israéliens. Il les a invitées à la neutralité et à la prudence : " Quelle est la différence entre un briefing de presse et un tweet ? En ce qui vous concerne, il n'y a acune différence", écrit Yoram Murad, directeur du département de la diplomatie digitale au sein du ministère israélien des Affaires étrangères, aux diplomates israéliens en Israël et à l'étranger.

Il a particulièrement souligné l'importance de Twitter, considéré par des journalistes comme la source première d'informations. Ce Guide vise à inciter les diplomates israéliens à ouvrir des comptes sur Twitter et Facebook, de leur indiquer les consignes à adopter et les écueils à éviter afin d'informer et d'influer sur l'opinion publique via ces réseaux sociaux.

Haaretz cite de récents tweets et textes édités sur Facebook par des diplomates israéliens et qu'il juge "embarrassants", par exemple les tweets de l'ambassade d'Israël à Dublin lors de la venue de Haneen Zoabi, députée Arabe israélienne (parti Balad). Lors d'interviews à des médias et de conférences en Irlande, Haneen Zoabi a allégué que l'Etat d'Israël était "raciste" et "non démocratique". Pour contrer les allégations fausses de cette parlementaire, cette ambassade a réagi le 7 août 2012, sur Twitter, en diffusant une vidéo montrant Haneen Zoabi sur le Marvi Marmara, en mai 2010, avec des terroristes armés de la flottille voulant forcer le blocus maritime et légal de la bande de Gaza organisée par le mouvement terroriste IHH, en rappelant les hautes fonctions exercées par sa parentèle - un de ses oncles est maire de Nazareth et vice-ministre de la Santé, un autre juge à la Cour suprême - et par des statistiques démontrant l'absence de racisme de l'Etat Juif. Un exemple à suivre pour l'ambassade d'Israël en France ?

Jusqu’au 28 juillet 2012
42, rue de Turenne, 75003 Paris
Tél. : 01 42 72 68 13
Du mardi au samedi de 11 h à 19 h
Visuels :
Vue d’exposition Ici, galerie Michel Rein, Paris, crédit photo : Aurélien Mole, courtesy des artistes et galerie Michel Rein, Paris.

Maayan Amir et Ruti Sela, Extras, 2012, 0:50 sec loop, édition 1/5, courtesy de l’artiste

Joseph Dadoune, Ofakim, 2010, 14:47 min loop, édition 1/5, courtesy de l’artiste

Raafat Hattab, Bidun Enwan(sans titre), 2009, 4:06 min loop, édition 2/4, courtesy de l’artiste

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Cet article a été publié le 20 juillet 2012 et modifié le 26 août 2012.