samedi 21 janvier 2012

Interview du psychanalyste Gérard Huber sur l’affaire al-Dura

  
Cet article est republié à l'occasion de l'hommage intitulé Mystique et folie que rendra l'Institut Elie Wiesel à Gérard Huber le dimanche 22 janvier 2012, de 14 h 30 à 19 h, au Centre communautaire de Paris.

L’écrivain et psychanalyste Gérard Huber est l’auteur du livre Contre-expertise d’une mise en scène (Editions Raphaël, 2003) sur l’affaire al-Dura. Un ouvrage que Gérard Huber vient de mettre sur son blog. Il retrace les circonstances de son enquête et nous livre son opinion sur les derniers rebondissements de cette affaire grave. Interview publiée en janvier 2008 par Guysen.
  
Comment vous êtes-vous intéressé à l’incident al-Dura ?

Avant de vous répondre, permettez-moi de m’interroger sur ce terme « incident ». Faut-il l’entendre au sens d’un « événement peu important en lui-même, mais capable d’avoir de graves conséquences » (Le Robert) ?

Lorsque les images filmées par Talal Abu Rahma, cameraman palestinien de France 2, le 30 septembre 2000, à Netzarim (bande de Gaza), parviennent à Charles Enderlin (Ndlr : correspondant de France 2), à Jérusalem, et compte tenu de ce qu’il reconnaîtra plus tard (« Ils font ça tout le temps »), ce correspondant de France 2 aurait, en théorie, tout lieu de n’y voir que des images parmi toutes celles que les Palestiniens l’ont habitué à voir en matière de jeux de scènes de guerre.

Ce même jour, peu auparavant, Charles Enderlin se trouve à Ramallah, quand soudain Talal Abu Rahma l’appelle et lui parle au téléphone, en lui faisant entendre un arrière-fond sonore fait de cris et de bruits de tirs, destiné à accréditer l’idée que ce qu’il tourne est un fait de guerre.

Enderlin qui a une totale confiance en son caméraman ne peut que donner du crédit au récit de Abu Rahma qui lui dit qu’il est sous le feu israélien, qu’il risque de mourir, mais qu’au risque de sa vie et de sa mort, il est en train de tourner les images d’un assassinat intentionnel et de sang-froid d’un enfant palestinien, Mohamed al-Dura, par les soldats israéliens.

L’incident, de mineur, devient majeur.

Le 30 septembre 2002, Abu Rahma a démenti la partie essentielle de son témoignage fait auprès d’Enderlin, puis celui auprès de l’organisation palestinienne des droits de l’homme à Gaza le 3 octobre 2000. (Ndlr : Talal Abu Rahma avait déclaré sous serment le 3 octobre 2000 : « L’enfant [Mohamed al-Dura] a été tué intentionnellement et de sang-froid par l’armée israélienne »). 

En conséquence, l’incident « mineur » est devenu « majeur » du fait qu’il a menti à Enderlin.

En 2002, à la suite de ma prise de position dans Le Monde contre l’endoctrinement anti-israélien qu’au nom de la paix au Proche-Orient des organisations pro-palestiniennes répandaient, j’avais été approché par le groupe « Paix et Vérité au Proche-Orient » qui voulait publier un livre autour de 500 lettres d’enfants juifs au Président de la République, dans lesquelles ceux-ci disaient leur malheur d’être victimes d’agressions antisémites dans le cadre scolaire à Sarcelles, à Marseille, etc.

J’avais réuni de nombreux universitaires, quand la mise en route du projet de ce livre collectif fut brutalement contrecarrée.

En attendant de publier un livre sur l’antisémitisme en général, et ce sujet en particulier (1), je cherchais un moyen de communiquer mes analyses à mes lecteurs. Très vite, en effet, tous mes articles étaient refusés par Le Monde et Le Figaro.

Un ami organisa une rencontre avec Stéphane Juffa, rédacteur en chef de Metula News Agency (Mena). II fut convenu que j’en serais le correspondant permanent à Paris, bénévole. Depuis, je me suis retiré de la Mena.

C’est au cours de mes activités journalistiques pour la Mena que j’ai pris connaissance du dossier « Mohamed al-Dura » et que je découvris la controverse autour du reportage de France 2.

Quelle a été votre méthode ?

A l’époque, la question essentielle était la suivante : quelle était l’origine des tirs des balles qui avaient tué l’enfant ? Abu Rahma et Enderlin étaient catégoriques.

Leur attitude n’était pas celle de la crainte, mais au contraire de l’enthousiasme devant la multitude d’effets produits par la diffusion de ces images. Enderlin était fier de ne pas s’être opposé à la diffusion du reportage et d’avoir osé montrer ce qu’il estimait être la réalité de la politique palestinienne d’Israël. Plus que par amour du scoop, Enderlin croyait dur comme fer qu’il avait agi pour servir la vérité.

Or, ayant assisté à la projection du reportage d’Esther Schapira (Ndlr : en mars 2002, la chaîne allemande ARD diffuse l’enquête de la journaliste Esther Schapira, déduisant la responsabilité vraisemblable des Palestiniens dans « la mort de Mohamed al-Dura »), je fus envahi par un nombre impressionnant de questions auxquelles Enderlin refusait de répondre.

Dès lors, je décidai de poser ces questions dans le cadre de la Mena. Puis, un de mes lecteurs m’informa que, si je voulais en savoir plus, il suffisait que j’entre en contact avec un des principaux protagonistes du reportage d’Esther Schapira, le physicien israélien Nahum Shahaf.

Les discussions que j’eues avec cet homme furent longues. J’étais tout à la fois surpris par ce qu’il m’affirmait et taraudé par l’impératif de mettre en doute son témoignage de manière systématique. Je n’avais, à l’époque, que les mots prononcés lors de conversations téléphoniques ou échangés dans des courriels pour me faire une idée du sérieux de cette source d’information. Mais après avoir passé au crible nombre d’objections, et après avoir lu tout ce qui existait sur le sujet sur le web - articles de presse israéliens, palestiniens traduits en anglais… -, je décidai de mettre Juffa en relation avec Shahaf, afin que mon enquête soit élargie.

L’élargissement consista essentiellement en deux actes :
- le visionnage d’une partie des 27 minutes des rushes de France 2, celui des rushes de Reuters et d’Associated Press que Shahaf détenait depuis qu’il avait enquêté au service de l’armée israélienne, et qui tous montraient ce qui s’était passé le 30 septembre 2000 à Netzarim ;

- le croisement de ces rushes avec tout ce que j’avais lu et entendu de la part des protagonistes, des enquêteurs et des journalistes.

Puis Juffa et moi décidâmes de faire un audit du reportage de France 2 qui serait produit par la Mena et de le soumettre à France 2. J’ai rencontré Didier Epelbaum, un des chargés de mission de la chaîne publique, mais le directeur général de celle-ci, Christopher Baldelli, ne répondit pas à toutes nos demandes de rendez-vous.

Parallèlement, à la demande de Yaël König, éditrice à Paris, j’écrivais un livre.

Le titre de votre livre est particulièrement explicite : Contre-expertise d’une mise en scène. Quel but poursuiviez–vous en l’écrivant ?

Le but essentiel était de donner au grand public et aux décideurs l’information nécessaire pour comprendre que le vrai sujet de la controverse n’était pas : qui a tué l’enfant ? Mais qui a voulu faire croire que l’enfant avait été tué, alors que les images montraient que ce n’était pas possible, et pourquoi ?

Il était hors de question que j’écrive un brûlot ou un acte d’accusation, car c’était incompatible avec mon éthique d’intellectuel.

Mon rôle se limitait à produire des documents authentiques qui n’avaient jamais été exposés - croisés avec ceux de l’audit télévisuel - et à les soumettre au jugement de tous.

L’expression « Contre-expertise » était utilisée pour que les lecteurs sachent qu’ils étaient invités à refaire tous les parcours des différentes démarches entreprises par les Palestiniens, Enderlin, les Israéliens, la famille al-Dura, France 2, les journalistes (presse écrite et audio/télévisuelle), les politiques (individus, organisations, États) et les écrivains qui s’étaient prononcés sur le sujet.

Quant à l’expression « mise en scène », je l’imposai pour indiquer le cadre dans lequel la controverse prenait désormais tout son sens. Tous les reportages télé étaient « mis en scène », mais cette « mise en scène » avait quelque chose de particulier qui était sans commune mesure avec celles des autres reportages télévisuels. En effet, la mise en scène palestinienne portait sur l’habillage d’un théâtre de rue fictionnel et propagandiste en témoignage authentique d’un fait de guerre de la pire espèce : le massacre délibéré d’un enfant palestinien par les soldats israéliens.

Quel a été l’accueil de votre livre ?

Dans un premier temps, seuls les auditeurs de Radio J, les lecteurs de la Mena et de quelques sites électroniques intéressés par ses analyses, ainsi que les personnes qui ont assisté à la dizaine de conférences que j’ai données en ont entendu parler.

Le sérieux de la contre-expertise a convaincu, les débats qui ont fait suite aux conférences ont aussi été sérieux, et pas une seule fois, je n’ai entendu la moindre insulte à l’adresse de qui que ce soit de France 2. Partout, en revanche, une exigence de vérité et de courage pour que l’information soit rectifiée a été formulée.

Les autres médias qui ont eu vent de sa parution ont pris garde de ne pas l’annoncer. Même lorsque des journalistes y ont fait allusion pour le vouer au pilori, ils se sont bien gardés de se confronter à son argumentation et d’en donner le titre et l’éditeur.

Le 7 avril 2003, dans l’émission Lundi Investigation sur Canal +, j’apparaissais à tort comme un « attiseur de haine » entre Juifs et Arabes. J’ai demandé des excuses à Canal +, mais en vain.

Comment analysez-vous les derniers rebondissements judiciaires de l’affaire al-Dura ?

Vous venez de passer du mot « incident » au mot « affaire » et ce n’est pas sans raison. Car, à force de prétendre que la vérité sur ce reportage ne sera dite que devant une Cour de justice, Enderlin commence à obtenir gain de cause, sauf que tout ceci risque bien de se retourner contre lui in fine. Certes, aujourd’hui, c’est Philippe Karsenty, directeur de l’agence de notation des médias Media-Ratings, qui est accusé de diffamation, mais, au train où vont les choses, il n’est pas impossible que, demain, ce soit France 2 qui ait à s’expliquer.

Pour autant, la force d’Enderlin, c’est de savoir que tout parallèle avec l’Affaire Dreyfus est inadéquat. D’abord parce que, pour que France 2 soit poursuivie, il faut qu’il y ait une victime qui dépose plainte. Or, force est de constater que sept ans après, la plainte est toujours en quête du plaignant. Il y a bien l’Etat d’Israël et des Juifs – en Israël et dans le monde - qui ont été victimes du déferlement de la haine antisémite et des attentats, après la diffusion de ces images. Qui, en la matière, peut les représenter sur le plan judiciaire ? C’est aux juristes de répondre.

En fait, ceux qui se plaignent le font, mais en silence. Ce sont ceux qui souffrent : les nombreuses familles Juives martyrisées en Israël, exposées à la vindicte antisémite en France et ailleurs, dans le monde.

Voilà pourquoi, sans parler au nom des victimes qui n’ont pas la parole, mais par exigence de vérité, il faut amorcer un autre processus parallèle à celui du rebondissement judiciaire. Tant qu’il n’y a pas de plaignant judiciaire, il est un peu vain d’attendre que la justice se prononce sur le fond.

Dans l’attente, il y a cette solution : appeler à la constitution d’une Commission d’enquête internationale qui sera chargée d’établir toute la vérité.

Quelle est votre interprétation de psychanalyste de l’incident al-Dura ?

Si je n’avais pas été éduqué à la vision et à l’écoute des actes manqués inconscients, je n’aurais jamais pris sur moi de me lancer dans un tel décryptage.

Le scénario de ces images a eu l’effet dévastateur que tout le monde a pu constater et qui continue encore aujourd’hui, parce qu’il met en scène l’accomplissement d’un désir inconscient : le meurtre du Dieu des Juifs.

Il s’agit, en fait, de la figure inversée du meurtre du Dieu biblique pendant la Shoah. Le monde ne parvient pas à se défaire de ce fantôme et tente de le maîtriser, mais dans un renversement.

L’exploitation de la guerre israélo-palestinienne joue en cette affaire pleinement son rôle. Les juifs « avec ou sans Dieu », les chrétiens, les musulmans, les athées ont été saisis d’effroi à l’idée que l’État d’Israël, qui, à leurs yeux, est, quoi qu’on en ait, l’ultime preuve de l’existence du Dieu des juifs après la Shoah, ait pu intentionnellement et de sang froid détruire un enfant palestinien - un descendant d’Ismaël – en direct live.

Dans la Bible, Dieu envoie un ange pour retenir le bras d’Abraham prêt à égorger son fils Isaac. Mais dans ce scénario télévisuel, le Dieu des juifs montre qu’il n’a jamais été qu’un être sanguinaire qui a d’abord exigé l’égorgement d’Isaac, puis l’a sauvé afin d’accomplir ultérieurement la crucifixion de Jésus, puis l’assassinat du « petit Mohamed », figure réactualisée d’Ismaël.

C’est pourquoi, le soir même de la diffusion de ces images, pris au dépourvu, tout le monde a été hypnotisé par ce scénario et a commencé par croire en sa vraisemblance.

Il y avait aussi l’attente de savoir ce qu’Israël et son armée allaient dire. Dans un premier temps, les autorités israéliennes sont restées silencieuses, puis, le lendemain, elles ont récusé l’accusation d’assassinat ciblé et se sont s’excusées en invoquant le hasard dû à un échange de tirs, ce qui, pour moi, a, au moins, le mérite de montrer que non seulement elles connaissent les ordres données par leur commandement aux soldats, mais aussi qu’elles croient encore au Dieu des juifs.

Depuis, même ceux qui, au vu de l’effondrement de toutes les soi-disant preuves de France 2, sont acquis aux conclusions de ma contre-expertise, ne se mobilisent pas massivement pour exiger de la chaîne publique qu’elle fasse la lumière sur cette imposture palestinienne. Ce qui, à mes yeux, est la preuve que, pour eux, ce n’est encore pas l’essentiel. Ils trouvent toujours une « bonne » raison pour éviter de se confronter à cette exigence.

Ma conclusion ne fera plaisir à personne : il y a là une glaciation des esprits qui résulte de l’impossibilité actuelle de penser la folle satisfaction inconsciente du désir de démasquer le Dieu des Juifs.

(1) Gérard Huber, Guérir de l’antisémitisme, sortir de la condition post-nazie. Préface de Henry Bulawko, avant propos du père Jean Dujardin. Edition du Serpent à plumes, 2005.


Gérard Huber. Contre-expertise d’une mise en scène. Editions Raphaël. Paris, 2003. 242 pages. ISBN : 2-87781-066-6

Visuel :
Le Sacrifice d'Abraham par Rembrandt (1635)
huile sur toile, 193 x 133
Musée de l' Hermitage, St. Petersbourg

A lire sur ce blog :
La justice française se prononcera sur les images controversées de « la mort de Mohamed al-Dura »
Interview de l'historien Richard Landes sur l'affaire al-Dura
Pas d’antisémitisme en France ?
Le sénateur Jean-Pierre Plancade a interpellé Rémy Pflimlin, futur président de France Télévisions, sur l’affaire al-Dura
Qui a tué Mohamed al Dura ? (2001) Documentaire de Esther Schapira. DVD, ASIN: B000E6TYTI
Dossier de Media-Ratings sur l'affaire al-Dura
Revue de presse sur l'affaire al-Dura
Dossier sur l'affaire al-Dura par CAMERA (Committee for Accuracy in Middle East Reporting in America)
Dossier sur l’affaire al-Dura par HonestReporting
Sites de l'historien américain Richard Landes :
http://www.seconddraft.org/movies.php
http://www.theaugeanstables.com/
Chrétiens
Culture
France
Il ou elle a dit...
Judaïsme/Juifs
Monde arabe/Islam
Shoah (Holocaust)

Cet article a été publié pour la première fois sur ce blog le 14 août 2010 et modifié le 25 novembre 2011. Il a été republié le 27 novembre 2011 à la mémoire de Gérard Huber (1946-2011). Décédé le 24 novembre 2011, Gérard Huber a étéenterré au cimetière de Bagneux le lundi 28 novembre 2011 à 15 h 30. J'ai alors adressé mes condoléances à sa femme Danièle, et à ses enfants Jenny, Paul, Constance et Thomas-Elie.

Depuis le printemps 2010, mes centaines d’articles publiés par Guysen de 2002 à 2009, sauf un, ont disparu de son site Internet. Parmi ces articles, les éditoriaux écrits avec Guy Senbel. Interrogé, Guysen ne m’a donné aucune explication. Je publie ces articles sur mon blog.

vendredi 20 janvier 2012

Fichés ? Photographie et identification du Second Empire aux années 1960


Les Archives nationales présentent l’exposition éponyme dense dotée d’un catalogue passionnant et d’un livret pédagogique gratuit sur le rôle majeur de la photographie dans les fichiers publics et privés en France, du Second Empire à la guerre d’Algérie. Les « fichiers Juifs » constitués sous l'Occupation en prélude à la déportation et à l'exterminsation des Juifs de France y sont évoqués.

Fichés ? Photographie et identification du Second Empire aux années 1960 
Papiers s’il vous plaît ! Collections du Musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône. Collection privée d’Ivan Epp

Emile Zola pendant l’Affaire Dreyfus, Jules Bonnot, Thomas Mann, Fritz Lang, Jean Cocteau, Sacha Guitry, Samuel Beckett, Django Reinhardt…
Célèbres ou anonymes, intellectuels ou non, français ou étrangers, Juifs ou non, amateurs et professionnels, innocents ou malfaiteurs, étudiants ou marchands de bestiaux du Jura, « faiseuses d’anges » ou prostituées, soldats ou nomades, militants révolutionnaires de la Russie bolchevique ou de l’Empire colonial, ils ont tous leurs fiches nominatives dans des fichiers publics – nationaux ou locaux - et privés (associations, entreprises). Et pour des raisons diverses : ordre public, persécutions antisémites, contrôle d’immigrés, activité professionnelle, etc.
Dès l’aube du XIXe siècle, « leur photographie figure dans un registre, dans un dossier, sur une feuille ou sur une fiche signalétique, où se trouvent par ailleurs consignées de très sommaires données biographiques ».


Une extension de la population photographiée
« Généralement promis à la destruction, des millions de ces documents insignifiants qui forment un « fichier » sont aujourd’hui conservés par les services d’archives, dépositaires de ces innombrables traces des multiples processus d’identification qui ont fait appel à la photographie ».
Cette exposition présente « les étapes marquantes de cette histoire de l’identification à travers la photographie, des premiers essais maladroits du Second Empire jusqu’au recensement de 1960 en Algérie » : « plus de 2300 documents illustrent les conséquences de la Commune de Paris, l’invention de la photographie judiciaire par Alphonse Bertillon, les fichiers de la police judiciaire, de la sûreté de l’Etat et de l’administration pénitentiaire, les fichiers des passeports et des cartes d’identité ».
C’est une vision globale qu’offre cette exposition puisant dans les services d’archives publics et privées. En effet, les questions d’identité relèvent d’autorités de l’Etat et de collectivités locales : Archives nationales, Archives nationales du monde du travail, Archives nationales d’Outre-mer, archives des ministères des Affaires étrangères et de la Défense, archives de la préfecture de police, archives départementales et municipales, etc. Elles concernent aussi les associations, sportives, culturelles, éducatives ou autres, et entreprises dont des archives sont montrées.
Des malfaiteurs ou suspects, le procédé d’identification par la photographie a été étendu « à des catégories de plus en plus nombreuses jusqu’à concerner l’ensemble de la population ».
« Au-delà des techniques bureaucratiques ou policières de contrôle et de surveillance, c’est toute la complexité des rapports entre l’Etat et les citoyens qui se trouve ainsi révélée, entre résistance et consentement, protection et répression, indulgence et violence douce ».
Parmi « cette multitude d’individus identifiés, les visages photographiés, aux regards tantôt inquiets, tantôt stupéfaits, fermés, séducteurs, insolents, parfois bouleversants, restituent à ces destins obscurs ou célèbres leur inaliénable dignité individuelle ».





Variété des fichiers
A partir de la Première Guerre mondiale, les citoyens ordinaires sont fichés par l’Etat qui exige des étrangers en 1917 une carte d’identité avec photo, et délivre une carte aux veuves de guerre et mutilés afin qu’ils fassent valoir leurs droits.
Près des préfectures et commissariats, s’installent des photographes professionnels, souvent d’origine étrangère, bénéficiant de cette clientèle de proximité. Bientôt, ils affrontent la concurrence des Photomaton offrant à un prix modique des portraits d’identité conformes aux critères requis.
Les bouleversements historiques – génocide des Arméniens et Assyro-chaldéens, révolution bolchevique, persécutions antisémites, indépendance d’anciens protectorats français en Tunisie et au Maroc, etc. - affectant certains pays ou peuples provoquent l’immigration dans la patrie des droits de l’homme d’étrangers : réfugiés, apatrides…
Des statistiques révèlent l’ampleur du phénomène : 1,5 million de Russes et d’Arméniens déchus de leur nationalité et interdits de retour chez eux de 1921 à 1927 arrivent en France.
Puis, l’avènement du nazisme amène en France des Juifs et opposants au régime hitlérien provenant de l’Allemagne, de l’Autriche, etc. Pour certains, Paris est un lieu de transit avant les Etats-Unis, pour d’autres c’est un havre où ils espèrent se fixer définitivement.




Les « fichiers Juifs » 
Dans un hôtel de Marseille, entre 1941 et 1942, le Centre d’émigration de Bompard (Bouches-du-Rhône) avait une capacité d’accueil d’environ 250 internés femmes et enfants – les hommes étant généralement internés au camp des Milles, au nord de Marseille. La quasi-totalité de ces internés étaient des réfugiés Juifs souhaitant émigrer.
L’exposition consacre un espace aux « fichiers Juifs ». « Dans toute l’Europe occupée par les Nazis, l’exclusion puis l’extermination des Juifs a imposé l’étape préalable de l’identification. En France, le terme de « fichier juif » recouvre des réalités différentes ». Par leur première ordonnance concernant les Juifs en date du 27 septembre 1940, les autorités allemandes d’occupation « imposent aux Juifs de se faire enregistrer dans les préfectures et, à Paris, dans les commissariats de police ». Signe de l’efficacité des préfectures de police, environ 150 000 Juifs de la région parisienne et 20 000 dans le reste de la zone occupée sont ainsi recensés. « Sur cette base, un fichier est conçu par André Tulard, responsable du service des étrangers – et des Juifs depuis septembre -, adjoint de Jean François, directeur des affaires administratives de police générale à la préfecture de police. Les fiches sont classées par nom, par nationalité, par domicile et par profession. Des fiches de couleur bleue servent à l’enregistrement des Juifs français, les autres de couleur orange ou beige à celui des étrangers. Les fiches de format 7 cm x 12 cm ont été payées par le Comité de coordination des œuvres juives, créé en janvier 1941 sur l’injonction des services allemands ».
Par la « loi » du 2 juin 1941 signée le même jour que celle – c’est la deuxième – portant « statut des Juifs », le régime de Vichy « organise son propre recensement par l’intermédiaire des préfectures ». Toute « personne définie comme juive aux termes de cette loi devra se déclarer. Le ministère de l’Intérieur fournit aux préfectures, à charge pour elles de les envoyer dans les mairies, des formulaires de déclaration individuelle. Mais certaines seront réalisées sur papier libre. Les Juifs doivent déclarer leur état-civil, leur situation familiale, leur profession et un état de leurs biens. Le secrétariat général pour la police précise aux préfets : « Ces exigences formelles seront portées à la connaissance des Juifs par tous les moyens de publicité que vous jugerez utiles : presse, radio, affiches, etc. Dans les petites communes, l’arrêté municipal sera diffusé à son de trompe ou de caisse… ». Cette décision concerne d’abord la zone sud, où aucun recensement n’avait été opéré ».
A partir des déclarations individuelles, sont établis des fichiers dans les préfectures.
Le 29 juillet 1941, le secrétaire d’Etat à l’Intérieur envoie aux préfets de la zone libre une circulaire très détaillée précisant les modalités – nombre, modèle, taille, couleur des fiches – de ce fichage. Trois fichiers sont prévus : pour les Juifs français, les Juifs étrangers et les entreprises Juives. Chacun des deux premiers fichiers se divisera « d’une part en fichiers classés par noms, nationalités, domiciles et professions, d’autre part en un fichier des commerçants avec renseignements sur leurs biens. Près de 110 000 fiches parvinrent ainsi au fichier central, installé à l’hôtel de Russie, àVichy ».
À ces « fichiers établis par la préfecture de police et les préfectures des départements s’ajoutent des fichiers établis à l’issue des arrestations ou d’autres constitués à partir du dépouillement par les autorités, à l’insu des personnes concernées, de fichiers préexistants comme ceux des cartes d’identité. Dans ce cas, l’origine géographique ou le patronyme servent de critères à l’opération d’identification ».
De « nombreux autres « recensements contrôle » et des demandes de renseignements débouchent régulièrement, selon les départements, en zone nord comme en zone sud, sur l’établissement de listes et de nouvelles fiches : Juifs anciens combattants, écoliers, étrangers, possesseurs d’une TSF, etc. ».
L’inscription d’un « J » majuscule, les mentions « Juif » ou « Juive » apparaissent ainsi sur les cartes d’identité, des fiches d’étrangers, etc.
Le « fichier Juif » a été remis en 1996 par les Archives nationales au Centre de documentation juive contemporaine (CDJC). Il est conservé dans la crypte du Mémorial de la Shoah (Paris). Il « provient du ministère des Anciens combattants qui avait rassemblé des fichiers de différentes origines concernant des Juifs arrêtés. Il ne s’agit donc pas du fichier élaboré à la préfecture de police à partir du recensement imposé en septembre 1940 par l’occupant allemand, dit « fichier Tulard » détruit à la fin des années 1940. Les fichiers de la préfecture de police qui nous sont parvenus comprennent les fiches individuelles et familiales des Juifs arrêtés à Paris et dans le département de la Seine. Ont été également préservées les fiches des camps de Drancy, de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande dans le Loiret. Tous ces fichiers présentent une subdivision spécifique pour les enfants internés ».
Gardé par les Archives départementales des Bouches-du-Rhône, le fichier des cartes d’entrée permanente à la bourse des marchandises de Marseille (1941-1942) a « été, semble-t-il, utilisé par la police de Marseille pendant l’Occupation. On relève que la très grande majorité des fiches sont en effet celles de Français de confession israélite. Aux archives départementales des Bouches-du-Rhône, ce fichier est régulièrement consulté dans le cadre des recherches de la CIVS (Commission pour l’indemnisation des victimes et spoliations intervenues du fait des législations antisémites pendant l’Occupation).
Une sélection de fiches de « demandes de carte d’identité d’étrangers résidant dans le département de la Haute-Loire, tamponnées de la mention « Juif » par l’administration préfectorale de l’état français, 1939-1943 » est révélatrice : « faite sur l’intervalle des patronymes commençant par x, y ou z, cette sélection montre comment les autorités, dans le département de la Haute-Loire, ont utilisé les fichiers de cartes d’identité d’étrangers pour repérer les étrangers de confession israélite qui, par ailleurs, étaient identifiés par les multiples opérations de recensement. Dans la mesure où la religion n’était pas indiquée sur les fiches des cartes d’identité, les sélections s’opéraient sur la consonance du patronyme, du prénom, ou sur le lieu de naissance… Ce « détournement » de fichier a été également mis en œuvre dans les fichiers des « cartes d’identité de Français ». En mars 1942, Joseph Rivalland, ministre de l’Intérieur, demande aux préfets de faire apparaître sur les cartes d’identité la mention « juif », ce qui n’était pas prévu par la loi du 27 octobre 1940. Symbole d’un État fort qui s’engage à faire advenir un ordre nouveau, la carte d’identité est utilisée concrètement pour épurer une communauté nationale que Vichy entend régénérer par l’exclusion des « métèques » qui l’ont abâtardie. Dans le cadre de cette politique ségrégationniste, les procédures d’attribution de la carte d’identité s’avèrent précieuses pour le régime pétainiste. L’apposition de la mention « Juif » sur les cartes d’identité lui sert à rendre visible une sous-citoyenneté à des fins directement répressives » (Thomas Fontaine).
Jusqu’en 1944, en instrumentalisant l’Union générale des Israélites de France (UGIF), le Commissariat général aux questions juives (CGQJ) centralise les renseignements obtenus pour constituer un grand fichier des Juifs de France et de leurs biens. Son modèle ? Le fichier de la préfecture de police. Par manque de moyens financiers, la police nationale prend le relai du CGQJ dans la constitution de ce fichier. Puis, devant l’ampleur de la tache, Xavier Vallat demande que « les fiches soient envoyées au service de la démographie – puis service national des statistiques – et à ses ateliers de mécanographie ». Ces aller et retour des fiches ont du induire la duplication des fiches et leur conservation par les services émetteurs avant leur envoi.
Ces fiches ont facilité la tache des persécuteurs des Juifs. Ainsi, à Paris, « le « fichier Tulard » permit de cibler les Juifs étrangers, les premiers arrêtés selon leurs nationalités dès le printemps 1941 et lors des grandes rafles de l’été 1942 ».
A Drancy, les « bureau des effectifs procédait à l’enregistrement des détenus et constituait des fiches de tous les entrants dans le camp, classées par ordre alphabétique et par catégories de « déportables ». Quotidiennement mis à jour, ces fichiers servaient à l’établissement des listes des convois programmés au départ des gares du Bourget, puis de Bobigny » (Thomas Fontaine).
À la Libération, « les cartes portant la mention « juif » et celles précisant le mode d’acquisition de la nationalité sont retirées ».


Le « fonds de Moscou » et les autres
Quant au « fonds de Moscou », il est constitué de sept millions de fiches rédigées par la police nationale pour la Sûreté nationale jusqu’en 1939. En 1940, les Allemands découvrent dans un bâtiment parisien sis rue des Saussaies, près du siège du ministère de l’Intérieur, ce fichier qu’ils transfèrent en Allemagne. En 1945, l’Armée rouge le trouve en Bohème et l’amène près de Moscou où le KGB l’analyse secrètement. Après la chute de l’URSS, la France négocie le retour de ses archives publiques, dont ce « fonds de Moscou » désormais conservé par les Archives nationales à Fontainebleau.
Cette exposition s’achève avant l’ère de l’informatique.
L’informatique suscite d’autres problèmes – difficulté du traitement des données en raison de leur abondance, fragilité de leur conservation, coût financier qui bénéficie aux criminels, etc. -, et renforce la peur du Big Brother.
Cette nouvelle technologie n’a pas éliminé la photographie – émise par la Sécurité sociale, la carte Vitale présente désormais la photo de son titulaire - ou le portrait signalétique. Celui-ci a permis par sa diffusion d’arrêter le gang des Barbares responsable du rapt, de la séquestration et de la mort du jeune Juif français Ilan Halimi en 2006.
De plus, depuis quelques décennies, la photographie d’identité standard est contestée par des musulmanes portant un foulard islamique, la burka ou le niqab, tout vêtement dissimulant tout ou partie de leur visage et de leur chevelure.
Quant à l’absence de fichiers ethniques ou religieux, elle permet à des statistiques fantaisistes sur certains groupes de circuler.



Sous la direction de Jean-Marc Berlière et de Pierre Fournié, Fichés ? Photographie et identification du Second Empire aux années 1960. Éditions Perrin, 2011, 335 p. ISBN : 978-2-262-03675-1 Prix : 28 €


Jusqu’au 23 janvier 2012

A l’hôtel de Soubise
60, rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris
Les citations sont extraites du catalogue et du livret de cette exposition.


Visuels de haut en bas :
Rapport du commissariat spécial de police de Bordeaux, accusant réception du signalement de l'écrivain Emile Zola, 1898
© Archives nationales


Fiche individuelle de Jean Bonnot (bande à Bonnot) tirée du fichier central de la sureté nationale aussi appelé fonds de Moscou
© Archives nationales

Fiche individuelle de Jean Cocteau tirée du fichier central de la sureté nationale aussi appelé fonds de Moscou
© Archives nationales

Boîte contenant le fichier des services français de la Haute commission interalliée des territoires rhénans, 1919-1930
© Archives nationales


Registre à souche des cartes délivrées aux élèves de l’école des Beaux-arts, 1906-1923 : page des numéros 1261 à 1264
© Archives nationales

Boîte contenant des fiches du fonds de Moscou
© Archives nationales
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